COMMENT ABORDER LES RESSENTIS


L'article de SCIENCE & VIE, d'octobre 2009 N° 1105, sur la synesthésie, témoigne du regard « scientifique », c'est-à-dire « extérieur », de son auteur : Eva Zadeh. Mais le synesthète se présente autrement. En fait, la totalité de son vécu est perçue au travers d'un rapport nouveau à la réalité extérieure et intérieure et, par la mise en évidence qui en découle, des carences et des confusions culturelles. Les ressentis deviennent alors des espaces particuliers qui focalisent notre attention et comme tels nous obligent à les observer, à les étudier, à les discriminer pour se définir. Lorsque chacun d'eux aura une identité, un nom, une reconnaissance sans préjugés ni tabous, sans exégèse médicale surtout, je pense que la société trouvera les bons termes, non culpabilisants, pour s'observer par l'humour d'un argot plein de vie.


COMMENT CELA FONCTIONNE


Prenons l'ouïe par exemple. Puisque les chefs d'orchestre entendent une fausse note au milieu d'un orchestre, c'est qu'ils perçoivent le son comme quelque chose de transparent. La musique, pour lui, se laisse pénétrer comme un fluide où circulent des ondes colorées, vivantes, sensibles, capables de se transmettre avec leurs émotions. Capables de mouvement elles se meuvent dans un espace et ont une forme sensible. Si la tradition place les aigus d'une partition en haut et les graves en bas, le synesthète pourrait les percevoir autrement : proches pour les aigus, plus lointains dans les graves . De la même manière il verrait les sons proches se colorer de tons chauds (vers le rouge) et les lointains de froids bleus et verts. Pour notre musicien les rythmes emprunteront également aux formes une dimension et une direction :
l'accélération ira crescendo (montant), le ralentissement témoignera d'un affaissement (molto vivace - mou, aussi bien que « peu »). Le son a aussi sa matière, plutôt mate pour les violoncelles, il sera plus lisse avec des éclats étincelants pour le hautbois. Certains accords seront mousseux ou secs ou ruisselleront en gouttelettes colorées (piano). Il verra les cordes ondoyer comme des algues agitées dans le courant ; les cuivres, tuyautés, se boursoufleront ; les cymbales s'ouvriront en palmier, tandis que les trompettes crieront leurs éclats chatoyants. Mais ce qu'il y a de curieux c'est que d'autres sensations harmoniques peuvent interférer, le goût, par exemple, une odeur, une sensation de glace pour le cri strident d'une clarinette, un parfum de miel pour un basson léger, des lourdeurs hypnotiques ou érogènes dans un arrondi de l'orchestre. Tout cela se mêle, naturellement, mais on peut y suivre chaque élément, voir et dessiner chacune de ces sensations juxtaposées. D'ailleurs il est intéressant de les connaître en se référant aux langages techniques, témoins indiscutables de ces types de perceptions. Ainsi, sur 374 termes pris au hasard, lors de présentations de concerts par des speakers et personnalités musicales, on relève nombre de références à d'autres sens que l'oreille : 94 d'entre eux indiquent des qualités expressives (sensible, soutenu...), 50, des émotions (exalté, nostalgique...), 45, des couleurs (contraste, lumière...), 35, les formes des sons (rubanés, foisonnants...), 28, la matière (dense, lisse...), 23, le mouvement (lié, paisible...), 21 d'entre eux ont rapports au goût (un violon acide, aigre, savoureux...), 17, au dynamisme (mobile, plan-plan...), 16 à la direction (relevé, fixe...), 12, à des réactions somatiques (contracté, vertige, frisson...), 11, à des sensations physiques (chaleur, froid, incarné...), 9, à la position dans l'espace (dessus, dessous...), 7, à des odeurs (fétide, suave, senteurs d'Orient....), 6, à la forme du rythmes (Réverbéré, balancé, accentué....).


Ces expressions témoignent ainsi de l'existence de ponte subtils entre les sons, les goûts, les sentiments, les métiers et les hommes. D'ailleurs, pour parler de leur art, les musicien utilisent volontiers le vocabulaire des peintres, et les peintres celui des musiciens, ventant leurs gammes de couleurs et la symphonie des compositions. En peinture aussi on met les couleurs chaudes au premier plan et les froides au fond pour créer la perspective...Les littéraires orneront leur style de ces interférences, les parfumeurs les utilisent dans leurs essences et souvent ils suivent des partitions musicales pour créer leurs parfums (Guerlain ). Les parfums de tête vifs, acides, piquants, aigus, seront frais comme flûtes et hautbois, tandis qu'avec les parfums de cœur, ronds et travaillés on est déjà dans l'orchestration « des fragrances qui chantent » et des couleurs de violoncelle. Quant aux lourds narcotiques érogènes des fonds ils s'étaleront dans les graves avec des sonorités sombres, des « dissonances amères » et « une causticité rauque » de contrebasse.


Partout ces incidences ajoutent à la beauté, à la nature où les fleurs sonnent dans l'orchestre des jardins ou le pastel des pervenches ressemble au violon, où les rosés jouent les « bois » de l'orchestre, où les arômes enroulent leurs
pétales avec des criailleries de clarinettes (le Concerto d'Ariéïes pour massifs, corbeilles, arbres et buissons en mai majeur de mon livre « Nouvelles en Lavedan ».
Même les réactions spirituelles et psychologiques n'y échappent pas car le « beau » s'associe à la transparence, à la pureté autant qu'au bien et au bonheur, tandis que la laideur reste sale, sombre et diabolisée car noire est la bêtise, verte la peur, blanc l'oubli, sombre le chagrin, tandis que la joie reste lumineuse, thérapeutique « Par la grâce de la musique...on se réconcilie avec soi-même » (Saint Augustin).


LA SYNESTHÉSIE DANS LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE


Les chercheurs s'intéressent de plus en plus à ces phénomènes et ont a mis au point une série d'instruments pour les observer de visu, particulièrement sur la simultanéité des réponses. L'IRM, (imagerie médicale), progresse et permet de suivre l'activation des cellules et de leurs prolongements grâce à un gonflement cytoplasmique du à la pénétration d'eau (IRMd). Cette méthode permet d'arriver à une vision microscopique des structures (C.E.A. Le BMAN). Egalement utilisé l'électroencéphalographie traditionnelle donne la meilleure résolution temporelle. Enfin, la tomographie par émission de positons, utilise la radioactivité des molécules naturelles marquées (oxygènes, carbone...). Cette remarquable technique permet de visualiser les processus chimiques à ['intérieur des neurones. On s'informe ainsi de l'activité de ces cellules et de leurs comportements simultanés. Aujourd'hui on sait que la formation des réseaux neuroniques se fait par la repétition rituelle des gestes, des besoins, des blocages etc. Certains réseaux y sont accentués par l'usage et la répétition tandis que d'autres, non utilisés disparaissent créant des barrières à l'adaptabilité, aux changements nécessaires bien qu'en même temps cet apprentissage favorise la survie dans les milieux et le temps. L'avenir proche nous donnera des réponses déterminantes.


LES CAUSES


D'après le Prof. Edmond Tamboise, généticien, et le journal « Science & Vie » : « La synesthésie, est bien un phénomène réel qui relève des particularités du cerveau » (S.& V.)...« Le nombre de connexions entre les régions sensorielles serait plus important que l'on pense... une autre théorie met l'accent sur l'intensité de ces connexions... l'activité d'une zone sensorielle en activerait d'autres...tandis que dans le cerveau ordinaire l'excitation des neurones est équilibrée par un processus d'inhibition... ». Selon David EAGLEMAN et Richard CYTOWIC, c'est la plasticité du cerveau des synesthètes, sa capacité à se modifier pendant l'apprentissage.-.les connexions formées pendant leur enfance (qui) y resteraient ancrées ... ». Avec l'IRMf« nous voyons des zones sensorielles s'acriver simultanément...mais nous n'avons pas les moyens de zoomer à l'intérieur de ces zones... » Jean-Michel Hupé est persuadé que, « de l'étude du cerveau, naîtront des indices qui révéleront les secrets sur le liage de nos cinq sens... indices qui pourraient également venir de la génétique car la synesthésie suit un schéma d'hérédité bien particulier » (Eva Zadeh)-.. « cette étude est le premier exemple de ce quej'appellerais la génétique de la perception » S.&V.).


Pour le professeur E. Tamboise : « Déjà au cours du XDC° siècle, Alfred VULPIAN (1826-1887) médecin et spécialiste du système nerveux, est frappé par ces phénomènes qu'il considère comme des troubles de la perception. Il crée le terme de SYNESTHÉSIE pour définir « la production d'une double sensation sous l'influence d'une impression partant d'une région sensible limitée...une des sensations est perçue comme ayant cette région pour point de départ, l'autre correspond à une autre région qui est plus ou moins éloignée de la précédente et qui n'a subi aucune espèce d'excitation directe »... « L'existence de liens entre amas cellulaires est un facteur essentiel à la compréhension de relations fonctionnelles possibles entre territoires activés et à fortiori, pour établir l'existence de relations entre les informations issues d'organes des sens différents.. .Les cellules développent autour de leur cytoplasme de multiples prolongements dont l'axone (le plus long) est capable d'effectuer, à son échelle, des trajets considérables...et prendre de multiples contacts, ..grâce aux jonctions synaptiques ...».« I! y a peu, on était loin de se douter qu'une information sensorielle pouvait mobiliser plusieurs surfaces corticales différentes ».


LES REPRESENTATIONS SYNESTHÉSIQUES DANS L'HISTOIRE DES CIVILISATIONS


Dans la mesure où de simples graphismes sur des partitions suscitent des sons dans le cerveau d'un musicien ne devrions nous pas y voir, déjà, un comportement éduqué ? Depuis les rébus hiéroglyphiques, jusqu'à l'abstrait des signes phéniciens, (nos maîtres en caractères), les modèles d'écritures ont fait plus qu'associer le son à la forme, la forme à la sémantique. Exprimant la parole ils ont pourtant flirté avec l'esthétique musicales des sons. Lorsqu'on regarde le sanscrit, hébreu, l'arabe surtout, on croit lire et entendre une musique. D'autres, plus architecturales (la chinoise et les asiatiques), ou franchement picturales (l'Egyptienne antique) trouvent les harmoniques de leurs esthétiques dans la forme.

Mon livre : LA SYNESTHÉSIE, L'EXPERIENCE D'UN PEINTRE,

reprend, chapitre par chapitre, ces curieuses coïncidences. On peut alors se poser la question de l'universalité du phénomène. Somme-nous synesthètes sans le savoir ? Est-ce par la génétique ou la culture ? Cette fonction nous est-elle enseignée culturellement ? Bien sûr et comme en tout, des prédispositions se font jour en différents degrés : l'un entendra, en regardant les colonnes du Parthénon, les rythmes des tambours de la Grèce antique, avec la mélodie des corniches et des métopes, les cordes pincées des triglyphes. sculptures musicales aux sonorités de lyre et de cithare, ou bien sera-ce la musique de Luili derrières les trois mouvements des bâtiments du Grand Trianon de Versailles, tandis qu'un autre n'en sentirait que la sublime harmonie architecturale ou la beauté des marbres ?


Lorsque le concept de « synesthésie » aura été mieux clarifié, nous serons peut-être amenés à découvrir que, depuis la nuit des temps, la « qualité » des produits humains, leur richesse, leur valeur, relèvent d'une aptitude à susciter et transmettre des sensations simultanées pour qu'elles « se répondent », selon l'expression de Charles Baudelaire, et dans ce cas, la « poésie » en serait l'excellence.